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Les Belges à deux doigts de la rupture pour une question de sécurité sociale« En cas de scission du pays, nous allons tous y perdre »
REUTERS/Francois Lenoir
Le système de soins de santé belge engendre des conflits au pays. Le personnel hospitalier a récemment manifesté contre le manque de financement dans le secteur des soins de santé sans but lucratif.
Un conflit majeur touchant le système de sécurité sociale est en train de secouer la Belgique, et ce contentieux pourrait bien porter préjudice à la structure fédérale du pays. En cause, le réseau belge de services sociaux, autrefois généreux, mais dont les prestations pourraient être considérablement revues à la baisse à la suite des dernières législatives. Mais un désaccord tenace entre les partis quant au transfert de la sécurité sociale aux régions de Belgique a conduit à une impasse. On ne sait pas quand une nouvelle coalition sera formée. Dans l’intérim, Guy Verhofstadt, premier ministre sortant dont le parti a été défait lors des récentes élections, a accepté de former un gouvernement provisoire. En Belgique, les communautés les plus farouchement opposées sur cette question correspondent précisément à celles qui forment la vaste majorité du pays : la Flandre néerlandophone au nord, qui abrite 58 pour cent des 10,4 millions d’habitants du pays; et la Wallonie francophone au sud, dans laquelle résident 31 pour cent de la population. Le reste des Belges habitent, pour la plupart, Bruxelles, une région distincte, majoritairement francophone, mais enclavée dans la Flandre. Tout cela alors que des menaces d’indépendance planent. En effet, 43 pour cent des personnes sondées dans le nord flamand se sont dits pour la séparation d’avec la Wallonie. La décentralisation de la Sécu Grand vainqueur du scrutin du 10 juin, Yves Leterme entend accorder davantage de poids aux entités fédérées (les communautés et les régions). La perspective réjouit les nationalistes flamands. Elle ne rassure guère les francophones, tous partis confondus, qui y voient les germes d’une déstabilisation du système fédéral, Sécu en tête. L’enjeu n’est pas mince. Chaque année, la Sécu procure un revenu à 1,7 million de retraités, 600 000 chômeurs et 150 000 préretraités, en plus de verser des allocations familiales à plus d’un million de familles, d’indemniser 70 millions de jours d’incapacité de travail, de prendre en charge 26 millions de journées d’hospitalisation et de rembourser 70 millions de visites médicales. Mais la Sécu a changé de contexte. Elle a vu le jour en 1944 au sein d’un État unitaire en se fondant sur le modèle de l’assurance universelle obligatoire. La Belgique s’est, depuis, largement décentralisée. Les régions et communautés ont repris nombre de compétences au pouvoir central (enseignement, bien-être, culture). Un élan inabouti, aux yeux de la Flandre, qui veut aussi avoir son mot à dire sur l’emploi et la santé, deux des principales sphères d’intervention de la Sécu. Yves Leterme a traduit l’aspiration de ses électeurs en propositions gouvernementales. Son projet fédéral très controversé prévoit ainsi d’attribuer aux régions le droit d’intervenir dans la détermination des coûts salariaux par des réductions ciblées de cotisations patronales à la Sécu. La mesure implique une différenciation du financement de la Sécu dans les trois régions du pays : la Flandre, Bruxelles et la Wallonie. Deux visions antagonistes de l’avenir
REUTERS/Francois Lenoir
Em août dernier à Bruxelles, des manifestants se dirigent vers la résidence d'Albert II, roi de la Belgique, munis d'une bannière portant l'inscription « Maintenant plus que jamais : l'indépendance de la Flandre ». Pour Robert Deschamps, professeur d’économie aux Facultés universitaires de Namur et auteur de « Fédéralisme ou scission du pays », « ces mesures risquent d’entraîner, sans que cela apparaisse clairement, une déstabilisation irréversible du système fédéral et d’aboutir, à terme, à une scission du pays à l’avantage d’un seul partenaire, le plus riche et le plus fort ». M. Deschamps craint « un dépérissement du système fédéral essentiellement au détriment des Bruxellois et des Wallons, puisqu’ils sont les plus pauvres ». La Flandre, prospère et entreprenante, se débarrassant à bon compte du « boulet » wallon, englué dans la crise post-industrielle ? Scénario simpliste et stérile. Une étude publiée en juin par le Centre de politique sociale de l’Université d’Anvers, intitulée « Sécurité sociale, transferts et fédéralisme », confirme que la Wallonie perçoit davantage d’allocations sociales que la Flandre, surtout en matière de chômage et de pensions anticipées. En revanche, depuis 2003, la Sécu finance davantage de retraités flamands que wallons. Et la tendance s’accentue, le vieillissement se marquant davantage au nord du pays. Coauteure de l’étude, Béa Cantillon défend le principe des transferts financiers opérés par le biais de la Sécu : « À l’intérieur des régions et entre les régions, wallonne et flamande, ils réduisent les différences de revenus entre individus. La Sécu fait ainsi baisser de manière significative le risque de pauvreté ». L’équipe de l’Université d’Anvers a évalué l’effet d’une suppression brutale des transferts nord-sud : en Flandre, le revenu moyen des ménages augmenterait de 7 pour cent, alors qu’il chuterait de 4 pour cent en Wallonie, exacerbant ainsi la pauvreté. Mme Cantillon s’interroge : la Flandre, grisonnante, a-t-elle intérêt à voir se développer, à ses portes, une Wallonie à bas salaires et à faible niveau de protection sociale ? À la traîne des autres pays de l’UE La nécessité d’une réforme se fait sentir, car la Sécu a manifestement perdu de son efficacité. En février 2007, comparant l’évolution des politiques sociales européennes, Mme Cantillon posait un diagnostic sévère : Les mailles du filet seraient trop larges : le risque de pauvreté reste particulièrement élevé, surtout pour les retraités et les familles qui ne disposent que d’un revenu de remplacement, dont nombre de femmes seules avec enfants. Selon le ministère de l’Économie, un Belge sur sept (14,7 pour cent) est pauvre. Pour une personne seule, cela signifie vivre avec moins de 822 euros par mois. Pour un couple avec deux enfants, moins de 1 726 euros. C’est le sort de 10,7 pour cent de la population de la Flandre et de 17,5 pour cent en Wallonie. En cause ? Mme Cantillon blâme l’érosion de l’allocation familiale pour le premier enfant, qui a perdu un tiers de sa valeur en 25 ans Absence de consensus politique Autant de réformes qui nécessiteront des moyens, et ils ne manquent pas en Belgique. Depuis 2005, la gestion centralisée des pensions, de l’assurance maladie et invalidité, du chômage et des allocations familiales dégage des excédents. Ils ont été affectés, jusqu’à présent, à l’apurement des dettes et au Fonds de vieillissement créé en 2001 pour faire face au nombre grandissant d’aînés dans la population. D’autres priorités sont envisageables. M. Robert Deschamps veut y croire, inci-tant à responsabiliser davantage les régions et à intensifier la coopération entre le fédéral et les entités fédérées. |
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Ricardo Gutiérrez et Bénédicte Vaes sont des journalistes belges indépendants établis à Bruxelles.
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